Lettre (Fictive) au Ministre de l’Education Nationale
Monsieur le Ministre de l’Education Nationale,
Nous avons lu votre lettre à tous les personnels de l’Education Nationale (voir en fin de page). Nous sommes atterré·es par la grandiloquence et le vide abyssal de celle-ci à l’image de votre politique. Aussi nous l’avons donné à lire à une Intelligence Artificielle. Nous avons demandé à celle-ci de se mettre dans le rôle d’un·e de vos conseiller·e en lui posant la question:
Qu’aurait du écrire le ministre si un conseiller avait relu sa lettre
Notes d’un·e conseiller·e (fictif·ve) au ministre
Mémo confidentiel : Relecture critique du projet de courrier
1. Problème d’adressage
Monsieur le Ministre, l’en-tête indique « tous les personnels de l’éducation nationale », mais le texte ne s’adresse qu’aux « professeur·es ».
Oubliés du texte :
- Les AESH (130 000 personnes, précarité maximale)
- Les CPE, documentalistes, conseillers d’orientation…
- Les personnels administratifs et de direction…
- Les agents techniques et d’entretien…
Suggestion : Soit restreindre le titre, soit ajouter un paragraphe inclusif. En l’état, vous risquez de froisser tous ceux qui « font l’École » sans être professeu·ers — et que vous mentionnez vous-même.
2. Le décalage lyrisme / réalité
Le texte est magnifique. C’est précisément le problème.
| Ce que vous écrivez | Ce que les enseignants vivent |
|---|---|
| « Figures fondatrices » | Salaires parmi les plus bas de l’OCDE |
| « Bâtisseurs de l’avenir » | Classes à 35 élèves, remplacements non assurés |
| « Notre fierté » | Démissions en hausse, crise du recrutement |
| « Sentinelles de la raison » | Violence, menaces, épuisement |
Risque : Que ce texte soit lu comme une compensation rhétorique à l’absence de moyens. Les syndicats titreront : « Le ministre offre des métaphores, pas des postes. »
Suggestion : Insérer au moins une annonce concrète ou un engagement daté, même modeste. Sans cela, l’éloge devient suspect.
3. La contradiction des hussards noirs
Vous écrivez :
« Je ne crois pas que nous ayons besoin de ressusciter les hussards noirs. »
Puis tout le texte ressuscite exactement cette figure : Lumières, Condorcet, Ferry, « ténèbres », « flamme », « autorité »…
Le lecteur perçoit : une nostalgie qui s’ignore, ou une prudence rhétorique maladroite.
Suggestion : Soit assumer franchement l’héritage (« Oui, nous sommes les héritiers des hussards noirs »), soit le dépasser vraiment avec des références contemporaines ou internationales.
4. L’intelligence artificielle : affirmer sans outiller
Vous posez l’IA comme « troisième révolution de l’écriture » — thèse forte et juste.
Mais vous demandez aux enseignants de « préparer nos enfants à maîtriser ces outils » sans mentionner :
- La formation proposée
- Les moyens numériques dans les établissements
- Un cadre clair d’usage (interdiction ? intégration ?)
Risque : Injonction perçue comme charge supplémentaire sans accompagnement.
Suggestion : Annoncer un plan de formation, ou au minimum renvoyer vers des ressources. Sinon, le paragraphe sonne creux.
5. L’autorité : diagnostic sans remède
Vous reconnaissez lucidement que l’autorité enseignante est « fragilisée ». Bien.
Mais vous ne proposez aucune mesure pour la restaurer :
- Protection juridique renforcée ?
- Sanctions contre les atteintes ?
- Formation initiale ?
- Soutien hiérarchique systématique ?
Le lecteur retient : « Le ministre sait, mais ne fait rien. »
Suggestion : Mentionner au moins une mesure existante ou à venir. L’aveu d’impuissance n’est pas une politique.
6. Formulations à risque
| Phrase | Problème potentiel |
|---|---|
| « Je me permets de m’adresser directement à vous » | Fausse modestie — vous êtes le ministre |
| « Simples moyens humains » | Qui a utilisé ce terme ? Vos prédécesseurs ? Vous-même dans d’autres discours ? |
| « Le professeur s’efface au moment où l’élève prend son envol » | Beau, mais peut être lu comme une injonction à l’invisibilité |
| « D’aucuns diront peut-être que cette vision est idéaliste » | Vous anticipez la critique sans y répondre vraiment |
7. Ce qui manque cruellement
a) La dimension sociale du métier
Pas un mot sur :
- Les élèves en situation de handicap
- Les quartiers prioritaires
- L’hétérogénéité des classes
- La pauvreté scolaire
Le texte décrit un métier idéalisé, déconnecté des réalités sociologiques.
b) Les jeunes enseignant·es
Le texte parle à des professeur·es installé·es. Rien sur :
- L’entrée dans le métier
- Le mentorat
- La formation continue
- Les contractuel·es (20% des effectifs)
c) Un engagement personnel
Vous dites « je l’assume et je le revendique ». Mais vous n’engagez jamais votre action :
- « Je ferai… »
- « Je m’engage à… »
- « Dans les prochains mois, nous… »
8. Version alternative de la péroraison
Texte actuel :
« Vous êtes notre fierté […] Vous êtes notre espoir […] »
Version suggérée :
« Vous êtes notre fierté — et cette fierté doit se traduire par des actes, pas seulement par des mots. C’est pourquoi, dans les semaines qui viennent, je détaillerai [mesure X]. Vous êtes notre espoir — et nous devons être à la hauteur de votre engagement quotidien. »
Synthèse pour décision
| Élément | Évaluation |
|---|---|
| Qualité littéraire | ★★★★★ |
| Sincérité perçue | ★★★☆☆ |
| Crédibilité politique | ★★☆☆☆ |
| Risque de réception négative | Élevé |
Recommandation : Ne pas envoyer en l’état. Ajouter :
- Une référence aux personnels non-enseignant·es
- Au moins une annonce concrète
- Un engagement personnel du ministre
- Une reconnaissance des difficultés matérielles
Ou alors, assumer pleinement le registre symbolique, mais en amont d’une annonce budgétaire. Seul, ce texte risque d’être perçu comme de la prose à défaut de moyens.
Et finalement Nous avons demandé à ce conseiller virtuel de vous donner 3 conseils:
En trois phrases maximum, quels conseils donnes tu au ministre:
Monsieur le Ministre, trois conseils :
- Ne louez jamais ceux que vous ne payez pas à leur juste valeur — la grandiloquence sans le budget est une insulte polie.
- Une seule annonce concrète vaut mille métaphores — les enseignant·es n’ont pas besoin qu’on leur dise qu’ils sont des « sentinelles de la raison », ils ont besoin de savoir combien, quand, comment.
- Écrivez moins bien, agissez mieux — un mail banal suivi d’une mesure réelle marquera plus les esprits que le plus beau discours resté lettre morte.
La lettre du Ministre
Mesdames et Messieurs les professeurs,
Je me permets de m’adresser directement à vous, à l’occasion de la nouvelle année et à quelques heures de la journée internationale de l’éducation. Au-delà des circulaires et des actualités, il est en effet des moments où nous devons prendre le temps de revenir à l’essentiel : le sens de votre mission.
Il y a des périodes où les repères vacillent ; où la configuration géopolitique inquiète ; où certains discours veulent assigner chacun à une origine ou une identité particulière ; où l’individualisme effréné, nourri par le marketing de soi des réseaux sociaux, prétend se substituer à l’universalisme humaniste. Dans ces moments, la tentation est grande de céder au repli, de s’éloigner de ce qui nous fonde. Or, la République n’assigne jamais ses enfants à leur passé singulier : elle se définit par la participation à un avenir commun.
Face à ces tensions, il est des femmes et des hommes qui, sans bruit, font reculer ces ténèbres. Ils n’occupent pas les plateaux de télévision, ils n’annoncent pas de ruptures spectaculaires. Ils allument, patiemment, les lumières de l’esprit humain. Ces femmes et ces hommes, ce sont principalement vous les professeurs, et tous ceux qui, avec vous, font l’École.
Depuis trop longtemps, notre société parle de vous comme de simples « moyens » humains, destinés à pallier toutes les errances et tous les doutes du reste du corps social. Je crois, au contraire, affirmer ce que vous êtes : des figures fondatrices et des bâtisseurs de notre avenir commun.
Il y a, dans le métier de professeur, des éléments d’éternité qui se conjuguent au présent sans jamais renier le passé. Il y a, aussi, de profondes adaptations, car l’École est à la fois l’émanation de la société et le berceau de son avenir.
Le métier de professeur, aujourd’hui, est d’abord une incarnation. C’est une voix qui explique, répète, rend accessible l’inaccessible. C’est votre regard qui encourage, qui retient l’élève perdu comme le fil retient le cerf-volant. C’est votre geste, enfin, qui invite à prendre la parole et ouvre un espace commun. Cette présence à l’autre et cette petite flamme d’espérance en lui, discrètes, sont essentielles. C’est ce conseil, ce regard extérieur, qui révèle soudain à un élève une ambition à laquelle il s’interdisait de penser. Et c’est cette humilité de celui qui a tout rendu possible, et qui s’efface au moment où l’élève prend enfin son envol sans regarder derrière lui. Le professeur, c’est celui qui espère pour celui qui n’espère pas encore.
Mais au-delà de ces singularités, vous incarnez une mission collective, constante depuis les débuts de la République : instruire, forger l’esprit critique, éveiller la conscience civique. Vous n’instruisez pas seulement, vous « instituez » la personne. Cette mission est le fruit d’un héritage ancien, des Lumières à Condorcet puis Jules Ferry. Pour autant, cet héritage doit être constamment réactualisé. L’image d’Épinal du « hussard noir », austère représentant de la raison, est souvent convoquée aujourd’hui comme un talisman nostalgique contre les défis du monde contemporain. Je ne crois pas que nous ayons besoin de ressusciter les hussards noirs. En revanche, nous avons impérieusement besoin de leur état d’esprit et de leur combativité.
Nous avons besoin de vous, sentinelles de la raison. Car lorsque le savoir recule, la démocratie vacille. Dans nos sociétés où la rumeur l’emporte parfois sur l’analyse, où la validation par la foule – le « like » – semble concurrencer la validation par la science, l’École est un ancrage et une boussole. Apprendre à discerner le vrai du faux, à soumettre les faits à l’examen de la méthode, cultiver le doute raisonnable : c’est l’objet même de cet esprit critique que vous forgez chaque jour.
Ce défi prend une nouvelle dimension avec la révolution numérique. Dans l’histoire de l’humanité, l’écriture n’a connu que trois révolutions : son invention, qui rend possible la transmission à travers les âges, l’imprimerie, qui permet la diffusion massive du savoir, et désormais l’intelligence artificielle générative. Pour la première fois, la faculté de conception et de rédaction peut être déléguée à un tiers non humain. Face à ce bouleversement anthropologique, vous n’êtes plus seulement les détenteurs de savoirs à transmettre : vous êtes garants de la méthode et de la véracité. Il vous revient la tâche immense de préparer nos enfants à maîtriser ces outils pour ne pas être asservis par eux, maintenant ainsi une autonomie de pensée.
Cette mission repose sur une condition essentielle : votre autorité. Non l’autoritarisme ou une conception nostalgique ou déformée, mais cette autorité au sens étymologique (« faire grandir ») qui permet à l’enfant de devenir libre en apprenant à reconnaître des règles qui le précèdent. Historiquement, cette autorité reposait sur une forme de révérence pour l’institution et l’antériorité du savoir. Or, nous devons avoir la lucidité d’admettre que ces deux fondements sont fragilisés dans l’horizontalité du monde numérique.
La nécessité d’un tiers entre l’élève et le savoir n’en est que plus cruciale. Témoin éternel du monde qui s’en va, le professeur est en même temps le précepteur du monde qui naît. Comme le rappelait Hannah Arendt, vous avez la responsabilité du monde ancien face aux nouveaux venus, tout en devant armer ces derniers pour un avenir imprévisible.
D’aucuns diront peut-être que cette vision est idéaliste. Sans ignorer l’ampleur des obstacles et les difficultés du métier, sur lesquelles la lucidité commande l’action, je l’assume et je le revendique. Il n’y a pas d’École sans idéal, ni d’espoir sans horizon commun. Il n’y a pas de République sans professeurs. Vous êtes notre fierté, parce qu’aucun de nous ne se construit sans vous. Vous êtes notre espoir, parce que notre avenir commun se joue, chaque jour, dans vos classes.
