Tribune: Cérémonie du 11 novembre
« On croit mourir pour la patrie ;
on meurt pour des industriels. »
« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Hélder Câmara (1909-1990), évêque brésilien
Depuis la parution de la nouvelle lubie macroniste de célébrer les « morts pour la France »1, beaucoup d’enseignant·es se questionnent sur l’évènement qu’iels sont sensé·es devoir mettre en œuvre dans leur classe, leur école.
Nul doute qu’en instaurant cette commémoration de l’armistice de 1918, qui mit fin à la première guerre mondiale que Jean Jaurès, jusqu’à son assassinat le 31 juillet 1914, trois jours avant que l’Allemagne ne déclare la guerre à la France, chercha sans relâche à éviter, le gouvernement et son sinistre de l’Éducation n’entendent pas beaucoup parler du grand défenseur de la Paix, ni d’Anatole France.
Si l’ancien ami dreyfusard et pacifiste de Zola et Jaurès, comme presque toute la classe politique et syndicale, s’était rallié après la déclaration de guerre le 3 août 1914, à l’Union Sacrée, il regrette après-guerre ses écrits nationalistes ; il porte un regard lucide sur les causes réelles de la guerre. S’inspirant du roman de Michel Corday Les Hauts Fourneaux2, Anatole France dénonce trois responsables de la boucherie, dans une Lettre à Marcel Cachin parue à la une de L’Humanité3 le 18 juillet 1922 : le grand patronat, les banques, la presse.
« La guerre mondiale fut essentiellement l’œuvre des hommes d’argent, (…) ce sont les hauts industriels des différents États de l’Europe qui, tout d’abord, la voulurent, la rendirent nécessaire, la firent, la prolongèrent. Ils en firent leur état, mirent en jeu leur fortune, en tirèrent d’immenses bénéfices (…). Ainsi, ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mourraient. Il en est de même dans toutes les guerres. Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemmapes ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l’ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels.
Ces maîtres de l’heure possédaient les trois choses nécessaires aux grandes entreprises modernes : des usines, des banques, des journaux. (…) Ils usèrent de ces trois machines à broyer le monde. (…) La haine d’un peuple, de tout un peuple, s’étendit en France avec une violence inouïe et hors de toute proportion avec les haines soulevées dans ce même pays par les guerres de la Révolution et de l’Empire. Je ne parle pas des guerres de l’ancien régime qui ne faisaient pas haïr aux français les peuples ennemis. Ce fut cette fois, chez nous, une haine qui ne s’éteignit pas avec la paix, nous fit oublier nos propres intérêts et perdre tout sens des réalités, sans même que nous sentions cette passion qui nous possédait, sinon parfois pour la trouver trop faible. (…) Cette haine a été forgée par les grands journaux, qui restent coupables, encore à cette heure, d’un état d’esprit qui conduit la France, avec l’Europe entière, à sa ruine totale.
« L’esprit de vengeance et de haine, dit Michel Corday, est entretenu par les journaux. Et cette orthodoxie farouche ne tolère pas la dissidence ni même la tiédeur. Hors d’elle, tout est défaillance et félonie. Ne pas la servir, c’est la trahir. » »
Dès la fin de la guerre, Anatole France avait prôné des relations d’amitié avec l’Allemagne, ce qui lui avait valu de subir haine, insultes et menaces de mort. Il est en 1919 un des trop rares, parmi Henri Barbusse et Paul Vaillant-Couturier, à s’élever contre le Traité de Versailles et sa « paix injuste » et revancharde, qui étouffe les pays vaincus, notamment l’Allemagne, et porte en lui les germes de la montée du nazisme et de la seconde guerre mondiale.
Le Ministère a publié fin aout un Guide de mise en œuvre en école et en établissement scolaire pour organiser une cérémonie commémorative4. Dans sa préface, Édouard Geffray veut « que chaque élève comprenne que la démocratie et les principes qui nous fondent ne sont pas des évidences : ils sont le fruit de luttes, de choix, et parfois de sacrifices depuis plus d’un siècle. » On ne comprend pas bien à quoi se rapporte le « depuis plus d’un siècle ». Parle-t-il des morts au champ d’horreur de 1914-18 ? Pourquoi ne fonde-t-il pas plutôt ces sacrifices sur ceux de la Révolution Française et des soldats qui ont combattu en 1792 contre les empires et les royaumes afin de sauver la République ? Le sens est volontairement brouillé. Le guide détaille les préliminaires et le déroulé que doivent prendre en compte la cérémonie, tout en laissant une marge de manœuvre aux équipes pédagogiques. Il va falloir une grande marge.
En effet, le rôle des enseignant·es n’est pas de se faire le relai de l’instrumentalisation de la mémoire. Il est d’étudier l’Histoire et de décrypter la mémoire qui peut varier selon le point de vue, l’époque, les intérêts particuliers et les lobbies exercés. Par exemple, les soldats humiliés et fusillés pour l’exemple, parce qu’ils ont refusé d’obéir à des ordres injustes ou mettant inutilement leur vie en péril, accusés de traitrise, de désertion, n’entrent pas dans le cadre de la cérémonie mémorielle – mais ils sont bien des acteurs de l’Histoire de notre pays. Quid de la fraternisation de soldats alliés et allemands dans les tranchées ? Les considère-t-on toujours comme traitres à leur pays ? Quelle mémoire des « gueules cassées » et des mutilés ? Parle-t-on des ordres et contrordres de généraux qui ont causé d’innombrables et vains morts sacrifiés pour atteindre des positions « ennemies » alors qu’une fois prises, on décidait de se replier ?
Nous avons dénoncé l’esprit va-t-en-guerre du Président de la Réplique qui, notamment depuis le covid, manie avec une grande désinvolture le lexique guerrier. Après l’échec du Service National Universel (SNU) que nous avons également combattu, les nombreux ministres de l’Éducation nationale qui se sont succédés rue de Grenelle cherchent à rendre particulièrement étroits les liens entre l’École et l’Armée. Nous avons aussi dénoncé le roman et le récit « national« chers à la droite pour revisiter « positivement » l’Histoire en version édulcorée, voire falsifiée, afin de vanter les vertus patriotiques de la France. Rien de cela, ni l’esprit guerrier ni la publicité pour l’armée ni l’endoctrinement aux armes et à la guerre, contraires à l’intérêt des peuples et de la Terre, n’ont leur place à l’École. L’École se doit plutôt d’éduquer à la paix et à la coopération, qui font partie des dix-sept objectifs du développement durable promus – sur le papier et pour se donner bonne conscience ? – par le Ministère de l’Éducation nationale, pris une nouvelle fois en pleines injonctions contradictoires.
Humanistes dans la lignée de Jean Jaurès et Anatole France, nous sommes contre toute forme de rapprochement entre ces deux ministères. Nous sommes conscient·es que la France, Royaume, Empire, et même républicaine est colonialiste (avec des relents néo-colonialiste jusqu’à nos jours) ; sa défense de la paix est à géométrie variable selon que les victimes civiles sont ukrainiennes ou palestiniennes ; elle porte, avec son armée, la responsabilité de nombreuses atrocités dans le monde entier. Si l’on se réfère aux guerres de l’Empire napoléonien, aux guerres coloniales, à l’écrasement sanglant de la Commune de Paris par Adolphe Thiers, à la guerre 1914-18, aux guerres qui ont cherché à annihiler toute émancipation des colonies… l’Histoire de France telle qu’elle figure dans les livres d’Histoire masque trop souvent la responsabilité de notre pays dans les monstruosités commises au nom de la Patrie, étendard dressé et sensé rallier le peuple – et trop souvent, dans les faits, utilisé pour le soumettre. Irait-on jusqu’à commémorer aussi tous ces morts PAR la France ?
Il est important de construire un rapport de forces pour ne pas participer à cette mascarade, et décider, de préférence en équipe, de ne pas célébrer ce qui fut la première grande boucherie mondiale capitaliste, ou par défaut, de bâtir sa propre cérémonie et de célébrer la paix et les victimes civiles de toutes les guerres et génocides dont le 20e siècle n’a malheureusement pas l’apanage et pour certains desquels la France a porté et porte encore une part de responsabilité.
HB. YG. PR
2 Flammarion, 1922, texte disponible ici :
https://fr.wikisource.org/wiki/Livre:Michel_Corday_-_Les_Hauts_Fourneaux,_1922.djvu
3 Texte disponible ici : https://fr.wikisource.org/wiki/On_croit_mourir_pour_la_patrie…
