Tribune
17 octobre :
la violence est-elle là où le disent le gouvernement,
les médias, et l’extrême-droite ?
« Le bourgeois du monde entier, qui regarde avec complaisance
le massacre de masse après la bataille,
est convulsé d’horreur à la profanation de briques et de mortier. »
Karl Marx, La guerre civile en France, 1871
17 octobre 2026. Paris. Un bel après-midi d’automne, frais, ciel bleu parsemé de nuages. Le génie se dore au soleil. Mais on entend déjà les détonations. Je suis en retard. Il est 14h30. La brav-m et ses voltigeurs masqués, casqués, armés jusqu’à la glotte, passent en trombe direction République. Un cortège composé massivement de jeunes, lycén·nes, étudiant·es, avec en minorité nombreuse des parents, travailleur·euses, syndiqué·es ou pas, converge depuis Bastille vers République. Je leur emboite le pas. On se sourit. De ce sourire craintif qui masque l’angoisse de comprendre ce qui se passe, de voir la fête gâchée.
La foule est nombreuse et se densifie boulevard Voltaire. Joyeuse et sérieuse, à l’image des pancartes brandies çà et là. Un groupe de musicien·nes fait chanter, danser. On avance de plus en plus lentement, sur la chaussée et les trottoirs. Dans les silences, ça tonne – je pense : ça cogne – de plus en plus fort.
Lorsqu’enfin on aperçoit la statue de la République, elle se dérobe sous un nuage de fumée. Il est 15h00. On avance désormais par à-coups. Mais ni CRS ni gendarme en vue.
Puis le cortège est bloqué, tout près de la place, et les yeux commencent à piquer. Le vent joue contre nous. Il n’est pas le seul. Autour de 15h30.
Soudain, nous entendons une sirène d’ambulance. Très rapidement, le cortège se scinde pour laisser passer deux véhicules du SAMU. Sous les applaudissements, ils passent à vitesse réduite au centre de cette haie d’honneur improvisée. Car le cortège en a de l’honneur. Ce qui n’est pas l’apanage de celles et ceux qui devraient assurer la sécurité du peuple et se sont, en dix années de macronie, transformé·es non plus seulement en instrument de protection du pouvoir mais aussi des intérêts des milliardaires, quitte à instaurer le chaos, à mettre le feu aux poubelles, à s’auto-caillasser, à s’attaquer aux camions de pompiers… La seconde ambulance n’est pas encore sur la place qu’une averse de bombes lacrymogènes tombe juste derrière elle sur la chaussée, alors que le cortège n’a pas eu le temps de se reformer.
Mais quel est le donneur d’ordre de ce lancer totalement gratuit – enfin pas tout à fait parce qu’il a un coût, quand des classes peinent à recueillir quelques dizaines d’euros pour emmener les élèves au théâtre – complètement injustifié car il n’existait aucun débordement dans ce mouvement ?
Beaucoup de personnes pleurent, toussent, suffoquent. Alors, quelle leçon d’entraide et d’humanité dans ce peuple au revendications variées et toutes légitimes ! On s’enquiert de l’état de santé des unes et des autres, on partage les dosettes de sérum physiologique, on fait tourner les bouteilles d’eau pour se rincer le visage, on rassure, on reforme le cortège, masque, foulard ou mouchoir sur la bouche et le nez.
Le temps de reprendre nos esprits, de rouvrir les yeux encore mouillés, nous sommes sur la place. Presque vide. Vidée comme on vide d’une boite de nuit, en montrant du muscle. Les videurs de la république sont là, bouchant toutes les artères, sauf deux. Il ne reste que quelques agité·es qui provoquent des policiers plus que réactifs. Canons à eau, lacrymos, charges, replis et charges à nouveau. Chats noirs, chiens bleus déguisés en figurants de Star Wars.
Les manifestant·es sont résigné·es et déçu·es, le cortège s’éparpille, rebrousse chemin, n’ira pas à Nation ou bien par d’autres détours. Certain·es regrettent que la police ne permette plus de manifester en famille, avec les enfants, à cause des risques encourus. C’est une manifestation volée, interdite de fait par les conditions de son déroulé par les forces du désordre, un droit bafoué par la Préfecture de Police de Paris. Mais comme des faits similaires ont été constatés dans d’autres départements, on est en droit de se demander si les ordres n’étaient pas donnés, au plus haut, par le sinistre de l’Intérieur – ex-préfet de la capitale, aux méthodes similaires, de triste mémoire – par le chef du gouvernement et/ou par le président lui-même qui souhaitait peut-être profiter d’une journée de repos après avoir, la veille au soir, assisté au concert de Céline Dion.
Un peu plus tard, j’apprendrai que l’Orchestre du Nouveau Monde, présent depuis la fin de matinée sur la place et qui devait jouer avec chœurs et danses à 14h00 avait dû annuler sous les nuages de gaz lacrymogène. Que la brav-m avait détruit le Cheval de Troie, collectivement créé par les élèves de l’école Boulle. Triste pays qui gaze et brise la culture. C’est un peu comme si on sonnait le glas de l’humanité.
J’apprendrai aussi qu’un policier avait lancé à l’aveugle une ou des bombe(s) lacrymogène(s) des toits de la caserne Vérines sur la place de la République, qu’un autre avait gazé la station Saint-Philippe du Roule dans laquelle se trouvaient des bébés, des enfants, des personnes âgées… Je passe sur les insultes à l’adresse des manifestant·es, les coups de matraque sans discernement, les nasses pourtant interdites, l’usage d’armes et d’équipements de guerre… tout ce qu’on ne montre, ne discute, ni sur Cnews ni dans les médias bolloréens. Dans les infos en continu, l’ogre est npa-lfiste : la litanie est bien huilée, elle sera reprise avec les éléments de langage, de quoi remplir les crânes décervelés.
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Et maintenant ?
« Le fascisme, c’est le mépris. Inversement, toute forme de mépris,
si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme. »
Albert Camus, L’homme révolté, Gallimard, 1951
Maintenant, pour éviter les violences, la préfecture ferait peut-être mieux d’interdire à ses compagnies de CRS et de gendarmerie de provoquer sans cesse les manifestant·es, de les gazer sans raison, de charger à l’aveugle en brutes épaisses. Bref de les positionner loin des cortèges pour assurer leur mission première : protéger le peuple, éviter que des chauffards coupent le cortège. Sinon, mieux vaut les laisser à la maison, regarder la manifestation. Tranquillement, devant leur écran. Plat. Comme leur encéphalogramme.
Honte à celles et ceux qui ont formé, forment encore la police de notre pays, honte à ces policiers qui ont perdu toute humanité et n’attendent que « ça », honte à celles et ceux, au gouvernement, dans les préfectures, dans les commissariats, dans les gendarmeries, sur les plateaux et les réseaux, qui tolèrent, encouragent, félicitent, ces violences gratuites. Honte aux médias qui les justifient et masquent les sujets de fond.
La macronie est à l’agonie mais on s’en fiche, c’est tout notre pays qui va mal, son peuple, ses villes, ses campagnes, ses montagnes, ses mers et ses cours d’eau, ses forêts et tout·es ses êtres vivant·es. Et on pleure sur un feu de poubelle, une vitrine brisée, un MacDo pillé. Attention, je ne justifie pas, je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire. Mais tous ces dégâts sont matériels, il doit y avoir des assurances qui peuvent faire leur travail – cela leur fera un peu moins de placements en bourse et un peu moins de profit.
Mais qui souffre ? C’est le gosse éborgné, le gosse à mâchoire brisée, le gosse à la main arrachée, celle et celui qu’on traine en garde à vue, qu’on fouille au corps, qu’on violente, qu’on traite de « feignasse » ! La femme bastonnée par une vingtaine de robocops ! Des vies brisées ! Qui galère à boucler ses fins de mois, à réussir dans ces études, à travailler la nuit, à faire le plein pour aller au travail, à emmener ses enfants en vacances ou à leur offrir des loisirs ?
Peut-on enfin redonner du sens et de la valeur à l’humain·e ? Peut-on enfin écouter, entendre, satisfaire les légitimes revendications sans que les vieilles et vieux hypocrites et frustré·es qui nous dirigent et celles et ceux qui les soutiennent ou soutiennent les pires ne ramènent tout à un passé frelaté ? Peut-on faire enfin de la place à cette jeunesse qui étudie, travaille, exprime ses besoins, dénonce la maltraitance qu’elle subit trop souvent ? Comme le président, n’ont-iels jamais été adolescent·es ?
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Une des premières tâches d’un gouvernement digne de ce nom sera de dissoudre les compagnies de gendarmerie, CRS, brav-m coupables de toutes ces violences documentées et de former les gardien·nes de la paix non pas au maintien de l’ordre paternaliste mais à la préservation de la paix – justement – et du vivant. Au lieu de former aux méthodes policières et militaires les collégien·nes et lycéen·nes, ce sont les gardien·nes de la paix qu’il faudra renvoyer sur les bancs de l’École et l’Université, à l’Hôpital, dans les associations de quartiers, pour les former à plus de sociologie, de sciences, de culture, d’arts, d’humanité…
Il faut déraciser et dépétainiser la police. Il faut déconstruire le besoin, la soif de violence, de vengeance. La police doit en tout temps respecter les droits de l’enfant, de la femme et de l’homme, les considérer comme des droits supérieurs à tout ordre donné par la hiérarchie.
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Mais que dire de la violence institutionnelle ? Qui est à l’origine de toutes les violences que les ministres qualifient un peu vite d’urbaines. Les casseuses et casseurs – les vrai·es – sont celles et ceux qui détruisent les services publics – l’École et l’Université, la Santé… – celles et ceux qui les ont livrés au privé – l’énergie, le courrier, les transports, les autoroutes… Celles et ceux qui sacrifient la culture, celles et ceux qui affament le peuple et réservent à quelques un·es les profits, les dividendes ou se les approprient. Celles et ceux qui défont toutes les protections sociales et du travail souvent conquises et défendues par la lutte. Celles et ceux qui transpirent leur haine, leurs préjugés, leur racisme, leur sexisme, leurs lgbtqia+phobies, leur paternalisme, leur masculinisme, leur adultisme. Celles et ceux qui déclarent la guerre, ferment les yeux sur les géno-écocides. Celles et ceux qui cassent la Terre, la polluent, exploitent et détruisent les êtres vivants – dont d’autres êtres humain·es.
« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » expliquait l’évêque brésilien Hélder Câmara (1909-1990). Gardons ces propos en mémoire, car L’État dérape vers cette forme de dénigrement, de mépris, qui autorisent la répression et ouvrent grand les portes au fascisme. Ces deux derniers jours, les propos du président, du premier ministre, de toutes celles et tous ceux qui se sont accaparé le pouvoir depuis dix ans témoignent de ce pas franchi.
Ces gens-là se gavent d’argent public pour mieux détruire la culture et les services publics. Iels volent l’argent public et bafouent la démocratie. Iels n’ont plus aucune légitimité et doivent être destitué·es de leurs fonctions et condamné·es à restituer ce qui a été détourné, dérobé. Aucun·e des leurs ne doit plus jamais pouvoir représenter le peuple.
Ce peuple, avec l’aide des organisations syndicales, des associations de lycéen·nes, d’étudiant·es, des mouvements d’éducation populaire, de toutes les bonnes volontés, progressistes, écologiques, doit se soulever, reprendre la main sur les propositions, sur les décisions.
La république de Macron et consorts, qui n’ont que ce mot à la bouche, n’est pas la nôtre. Nous voulons une sixième République sociale, écologique, pacifique, qui renforce les services publics, reconstruise l’École, de la maternelle à l’Université, protège et soigne, partage les richesses.
Le capitalisme a failli – c’était une évidence, profitons-en !
Tournons-en définitivement la page.
Dès le 5 novembre, dans les écoles, les collèges, les lycées, les facultés, avec les parents, les artistes, les techniciens du spectacle vivant, sur nos lieux de travail, dans les commerces, les entreprises, la rue, toutes et tous, exigeons des réponses immédiates à nos légitimes revendications.
HB
Paris, 17-18 octobre 2026
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Post-scriptum
« La violence symbolique est une violence
qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et aussi, souvent, de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients
de l’exercer ou de la subir. »
Pierre Bourdieu, Sur la télévision : suivi de L’emprise du journalisme,
Liber éditions, 1996
Aujourd’hui, 20 octobre. Je pense que Pierre Bourdieu n’aurait qu’à moitié raison en 2026. Il y a une conscience de classe bien plus affirmée dans l’État capitaliste, et notamment cette conscience d’avoir la mainmise sur les médias et l’appareil militaro-policier, que chez les personnes réduites à la pauvreté, les travailleuses et les travailleurs exploité·es. L’aide des milliardaires dont la richesse augmente de façon exponentielle est une ressource évidente pour cette forme de domination. Une trop grande partie du peuple est fascinée, résignée, y compris dans les classes moyennes qui parviennent, tant bien que mal, à seulement survivre en ayant l’impression de vivre. Or, sans résistance, le pouvoir violent exercé sur le peuple ne cesse de croitre et l’État met toutes ses forces pour briser toute tentative de révolte ou révolution. Quand l’État est mis à mal, il ne se remet pas en question, il cogne. Il doit faire des exemples. Quitte à provoquer et être obligé d’utiliser les gros moyens pour écraser toute forme de rébellion. Mais encore faudrait-il qu’il y ait un vrai mouvement, global, collectif, rassemblant toutes celles et tous ceux qui souhaitent faire valoir leurs droits à respirer un air non pollué, à étudier, à des revenus et un logement dignes, à se nourrir sainement à leur faim, à se déplacer, à accéder aux vacances, aux loisirs, à la culture…
Au réveil, Mediapart avait fait des révélations sur les instructions du gouvernement pour faire porter la responsabilité de ce fiasco policier du 17 octobre. Le président de la république devrait démissionner, le premier ministre jugé. Ce sont des traitres à la nation qui instrumentalisent les manifestations pour écarter un parti – duquel je ne suis ni militant ni adhérent – de la course à la présidentielle. Toutes celles et tous ceux qui accusent sans savoir, relaient de fausses informations, devraient en prendre acte, et, après bien avoir essuyé la merde répandue, tenter d’effacer leurs mensonges et les éléments de langage minables et détestables transmis par les ministres, Zemmour, Le Pen, Cioti et leurs partis collaborateurs, affidés à la macronie.
Circulent des vidéos montrant les forces passives devant les pillages, parfois se servant elles-mêmes, avec indifférence, bienveillance, même, envers les pilleurs. Ce deux poids deux mesures permanent en macronie se vérifie jusque dans l’abject quand on a vu des CRS et gendarmes gazer et bastonner les manifestant·es pacifiques. On peut là encore se questionner sur les ordres donnés et leurs finalités.
J’apprends également, à retardement, que deux personnes sont décédées en marge des manifestations de ce samedi. En décembre 1986, lorsque Malik Oussekine, étudiant de 22 ans, a été assassiné par les prédécesseurs de la Brav-m, le ministre de sinistre mémoire d’alors, un certain Devaquet, choqué par les violences des voltigeurs avait eu l’honneur de démissionner. Si l’enquête prouve l’implication des « forces de l’ordre » dans l’un de ces décès du weekend, quid des nombreux ministres d’aujourd’hui, largement incriminés, le premier notamment et ses sbires de l’intérieur et de la justice, mais aussi le président lui-même ? Assumeront-ils leurs responsabilités en laissant place à d’autres plus légitimes ?
La réponse est non. Forcément. Le gouvernement Lecornu annonce le déploiement de l’Armée dans le cadre de l’opération Sentinelle, dès samedi prochain. Sentinelle, c’est cette force sensée « défendre et protéger les Français » (sic1) créée après les attentats terroristes contre Charlie Hebdo (2015). Cette fois, on retourne l’armée contre son peuple, ses enfants, ses sœurs, ses frères, ses parents. L’escalade vers le fascisme. La sorofraternité en viendra-t-elle à bout comme en 1907 les vignerons du Languedoc avec les pioupious du 17e régiment d’infanterie glorifiés par Montéhus ?
« Légitime était votre colère,
Le refus était un grand devoir.
On ne doit pas tuer ses père et mère,
Pour les grands qui sont au pouvoir.
Soldats, votre conscience est nette :
On n’se tue pas entre Français ;
Refusant d’rougir vos baïonnettes
Petits soldats, oui, vous avez bien fait ! »
Résister devient désormais le minimum qui s’impose à toutes et tous. Rassemblons-nous. Dans les jours qui viennent, organisons-nous. Allons chacun·e d’entre nous chercher un·e, deux, trois connaissances pour rejoindre les manifestations. À l’État totalitaire qui cherche à réprimer toute forme d’opposition à sa gauche, les organisations syndicales, les associations de quartier…, opposons une réponse de masse, dense, forte.
Avant que nous n’en ayons plus la possibilité.
